Photographistoire – Saison 2

Avant-Propos

Dans la saison 1 de Photographistoire, je m’étais attelé à écrire une courte histoire, un poème, un conte, à partir des photographies réalisées par Marc Bailly. Pour cette deuxième saison, j’ai choisi de procéder d’une façon quelque peu différente. J’ai demandé à Marc de m’envoyer dix photographies. À partir de ces dix photos, j’ai rédigé les dix courts chapitres d’une histoire suivie. J’ai tenté ainsi de relier, par un fil narratif, des clichés qui avaient été pris à des endroits différents, avec des personnes différentes et à des moments différents.
Cette petite aventure en dix parties est donc le résultat de ces cogitations.
J’espère que vous prendrez autant de plaisir à découvrir les situations, les personnages et les surprises de cette histoire que j’en ai eues à les écrire.

 

Mémoires Vivaces.

Céline Aube extraits-1

Chapitre 1 : Alone

L’enquête arriva sur son bureau, un matin. Par un étrange hasard linguistique. Remouchamps entra dans l’open-space, précédé comme toujours de son imposante bedaine et d’une forte odeur de nourriture frite. Il secoua une chemise en carton avant de lancer :
– C’est pas que je n’ai pas envie de m’occuper de celle-là, mais il faut quelqu’un qui parle engliche. You speeeeek engliche quelqu’un?
Thomas Selis leva la main.
– Je me débrouille. De quoi il s’agit ?
Remouchamps s’approcha en chaloupant entre les bureaux.
– Une prise étonnante. Un joli brin de fille…
Il extirpa une photo du dossier et la posa sur le bureau de Selis.
Une jeune femme, plutôt jolie effectivement, était assise sur les marches d’une maison, devant une grande porte de bois. Un cliché posé, ou presque.
– C’est quoi le rapport avec l’anglais ? Demanda Thomas.
– À ton avis, Sherlock ? La dame ne parle que l’anglais. Plus exactement elle marmonne en anglais. Et elle a l’air plutôt perdue. Sans compter le petit détail bizarre.
– Quel genre de détail bizarre ?
– La photo que tu vois là (il pointa le cliché du doigt) était posée sur le seuil, juste à côté de la fille. Comme si quelqu’un venait de la photographier, juste avant que les deux agents de quartier n’essaient de lui parler.
– Et ? Nous sommes en 2018. Une photo, tu te l’imprimes en dix secondes.
– Ça, je le sais, petit malin. Sauf que tu n’as pas connu les appareils de papa, alors tu ne sais pas faire la différence entre un cliché craché par une imprimante à jet d’encre et une « vraie » photo développée dans un bain chimique, mais bibi sait de quoi il parle. Et cette photo, c’est du développement de pro. Donc, le cliché a dû être pris avant, puis développé, puis déposé à côté d’elle. Mais elle porte exactement les mêmes vêtements, les mêmes chaussures, je trouve ça étrange.
– Il y a peut-être une explication toute simple…
– Exactement. Et sans doute que la jeune femme pourra nous la donner. En engliche. D’où ma question de départ. Une fois l’affaire emballée, on pourra la renvoyer tranquillement chez elle et classer l’affaire.
Thomas aurait pu demander pourquoi Remouchamps n’avait pas fait appel à un traducteur officiel, envoyé par le Parquet, ou le palais de justice, voire même aux services sociaux, qui s’occupait généralement des gens « perdus ». Mais il connaissait déjà la réponse. Remplir les papiers, s’entendre dire que la moitié des traducteurs étaient occupés au tribunal et que l’autre moitié était en arrêt maladie à force d’enquillier les heures sup » pour interroger le moindre adolescent un peu nerveux soupçonné de terrorisme et pour finir devoir attendre quatre jours pour mener un simple entretien. Quant aux services sociaux, ils étaient débordés par les « vrais » cas et seraient aux abonnés absents pour une simple touriste perdue. Il valait mieux se la jouer à la débrouille.
Thomas ouvrit le dossier qui contenait une seule feuille. Avec trois lignes illisibles.
– C’est tout ?
– Avec un planton qui ne parle pas anglais, on ne risquait pas d’aller très loin. Qui plus est, pas de papier, pas de sac, pas d’identité. On l’a tout de même printée, mais ses empreintes ne sont dans aucune base de données. C’est un mystère. Un joli mystère. Mais un mystère tout de même.
Thomas referma le dossier, avant de poser la photographie, à plat, sur la couverture. À y regarder de plus près, effectivement, le cliché avait un piqué, une définition, qui n’avait que peu de points de comparaison avec les impressions d’aujourd’hui, même celles de qualité supérieure. Étrange. La jeune femme était peut-être venue auparavant ? Prendre la pose ? Pour ensuite revenir ? C’était une explication. La plus simple et sans doute la plus logique. La démarche était surprenante, mais pas improbable. Avant de se rendre dans la salle d’interrogatoire, Thomas examina une dernière fois la photographie. Dès que Remouchamps lui avait montré le portrait de la jeune femme, quelque chose avait attiré son attention. Il venait de mettre des mots sur cette impression. Tout était dans le regard. Le regard de la jeune femme. Un regard qui ne semblait exprimer que mélancolie et solitude. L’inconnue semblait irrémédiablement perdue.

 

Chapitre 2 : Plage

Photo 19

Thomas remonta le couloir, en direction des deux salles d’interrogatoire, le dossier d’enquête sous le bras. Il entra dans la pièce de droite. Une simple table, deux chaises, un néon grésillant, une odeur de désinfectant, de vieille sueur, de crasse. La liste complète des clichés de l’institution policière à la dérive. La jeune femme était assise bien droite, les mains posées devant elle. Lorsque Thomas s’approcha, elle ne leva pas le regard, se contentant de fixer un point, quelque part au milieu de la surface craquelée de la table.

– Hello. My name is Thomas. I speak english.

Pas de réaction.

– Do you understand?

Toujours rien. Ne comprenait-elle pas ? Ou refusait-elle de répondre ? Difficile de faire la différence. Thomas observa que le verre d’eau posé à portée de la jeune femme était  rempli à ras bord.

– Are you afraid ?

La peur. Cela pouvait effectivement expliquer son silence. Si elle avait été agressée, puis abandonnée en pleine ville, elle avait peut-être subi un choc.

– If you stay silent. I can’t help you.

Difficile en effet d’aider quelqu’un sans aucune information, sans aucun accès à ses connaissances, ses contacts. Une partie, au moins, de sa vie.

Silence. Toujours.

– Please ?

Les lèvres de la jeune femme esquissèrent un mouvement. Ses yeux restaient fixés sur la table, mais des mots commencèrent à résonner dans la petite salle. Thomas tendit l’oreille. Elle murmurait. Toujours la même phrase. Sur un rythme soutenu. Le policier se pencha vers la jeune femme, afin d’essayer de mieux capter les mots murmurés. Difficile. Il extirpa son téléphone portable de sa poche et le posa sur la surface écaillée. Il déclencha l’enregistreur. Lorsqu’il eut l’impression d’avoir capté plusieurs fois la phrase, il bascula sur l’application de lecture. Il poussa le volume au maximum. La voix de la jeune femme était enfin audible. Une voix profonde et parfaitement modulée. Thomas dut s’y reprendre à plusieurs reprises, mais il finit par comprendre la phrase prononcée par l’inconnue.

– He trusts his fists against the post. And still insists he sees the ghosts.

Il frappe le poteau de ses poings. Et il insiste, il voit les fantômes.

L’image d’une plage de sable blanc s’imposa à Thomas. Une plage sur laquelle la marée venait, chaque jour, recouvrir de hauts poteaux de bois. Des poteaux usés et blanchis par le sel, où les mouettes rieuses se posaient, en attendant de pouvoir plonger sur une proie découverte par le ressac, ou voler jusqu’à la dingue pour s’attaquer sans vergogne aux déjeuners des touristes. Pourquoi ? Pourquoi cette phrase avait-elle provoqué un tel souvenir ?

– He trusts his fists against the post. And still insists he sees the ghosts.

La jeune femme continuait à murmurer, les yeux perdus dans le lointain.

Thomas s’apprêtait à lui poser une nouvelle question lorsque les premiers coups de feu retentirent. Des armes automatiques. Du lourd. Thomas saisit son arme de service, s’assura qu’une balle était glissée dans le canon.

– You stay here, lança-t-il à la jeune femme. You…

La porte de la salle d’interrogatoire vola hors de ses gonds. Thomas eut juste le temps, dans un mouvement réflexe, de pivoter d’un quart de tour. Le lourd panneau de bois percuta son épaule. Il se retrouva au sol. Il s’accrocha de toutes ses forces, mais les ombres de l’inconscience envahissaient son champ de vision. Une, puis deux, puis trois paires de lourdes bottes noires firent irruption dans la pièce. L’inconnue semble réagir, pour la toute première fois. Elle se redressa. Son regard, si lointain depuis que les deux agents de police l’avaient recueillie sur la pas d’une porte, exprima une terreur évidente. Pourtant, ses lèvres continuaient de former, encore et toujours, la même phrase.
– He trusts his fists against the post. And still insists he sees the ghosts.

Thomas tenta de se relever. Un coup de pied le cueillit en pleine poitrine. Un craquement. Une douleur. Une semelle lui broya le poignet. Son arme cliqueta sur le sol. La suite se passa dans un tourbillon d’images et de sons. Deux hommes s’approchèrent de la jeune femme. Ils portaient des combinaisons sombres, avec des plastrons, des casques, des éléments lumineux. L’un d’eux sortit un collier de la poche poitrine de son uniforme. Il enserra le cou de la jeune femme, dont les globes oculaires se couvrirent de gris. Un sifflement suraigu envahit alors la petite salle d’interrogatoire. Et tout explosa. Dans un souffle glacé, le décor tout entier se déchira en des milliers de petits éclats bleutés. Dans l’esprit embrumé de Thomas, le monde semblait recouvert d’une couche de verre Securit. Une couche qui éclatait au ralenti sous la poussée de violents coups de bélier.

La jeune femme et les trois assaillants disparurent dans un froissement de la réalité.

Thomas roula sur le dos. Il ne voyait que le plafond de la salle d’interrogatoire.

Intact.

Le visage d’une jeune femme, cheveux coupés courts, teint pâle, yeux verts, regard déterminé, apparut dans son champ de vision.

Elle lui tendit la main avant de dire :

– Venez, si vous voulez comprendre.

 

Chapitre 3 : Tu ferais mieux de courir… 

Photo 14

Dans un réflexe Thomas saisit la main de l’inconnue. Elle l’emmena directement vers le couloir. Étourdi, la cervelle encore emplie d’un tintement strident, le policier constata qu’il était le seul en mouvement, avec la jeune femme. Autour de lui, tout était figé. Des corps figés, des débris de bois, de verre, de béton figés. Dans un coin, la fontaine à eau s’était désintégrée. Les gouttelettes de liquide étaient suspendues dans l’air. Figées elles aussi. Tout cela rappelait furieusement les effets de « bullet-time » à la mode après la sortie de Matrix sur les grands écrans. Tout était figé. Et Thomas avait l’impression de s’avancer dans un tunnel de verre, qui le protégeait, pour un temps, du chaos qui régnait dans le couloir du commissariat.

– Cela ne va pas durer, lui lança la jeune femme, comme si elle venait de lire dans ses pensées. Tu ferais mieux de courir, sinon, on va s’en prendre plein la gueule.

À l’instant même où le duo se mettait à courir, les parois du tunnel s’affaissèrent dans un miroitement verdâtre. L’enfer se déchaîna autour d’eux. Des projectiles lumineux cinglaient l’espace, venus du plafond, le mobilier volait dans toutes les directions, des feuilles de papier virevoltaient, grillaient, puis retombaient en dessinant des volutes de fumée grisâtres. Les murs étaient percés de larges trous, aux bords noirâtres. Plusieurs personnes étaient au sol, immobiles. La jeune femme entraîna Thomas en direction de la sortie de secours, à l’arrière du bâtiment. Ils débouchèrent sur une étroite plateforme bétonnée, jouxtée par une volée d’escaliers métalliques. En contrebas, le parking, avec une dizaine de voiture de patrouilles et quelques véhicules banalisés.

Un grondement attira le regard de Thomas vers les cieux.

– Je… Qu’est-ce…

Une énorme sphère, sombre, autour de laquelle s’enroulaient des serpentins de lumière bleuâtre était suspendue au-dessus du commissariat. Les traits de lumière destructeurs jaillissaient, de sa surface, à intervalle régulier, puis s’enfonçaient dans les entrailles du bâtiment.

– C’est de la folie, hurla Thomas. Je…

La jeune femme le saisit par le bras et le fixa dans les yeux :

– Vous allez vous calmer ! J’ai besoin de toute votre attention. On va s’en sortir. Et on va retrouver la jeune femme de la photographie. Ces gens ne sont pas là pour rigoler…

La porte de secours jaillit de ses gonds. Elle traversa l’air pour venir se fracasser contre le mur du bâtiment voisin. Deux hommes en armures de combat déboulèrent sur le parking. Sans attendre, ils entreprirent d’arroser les véhicules d’une nouvelle volée de projectiles lumineux.

Thomas et la jeune femme galopèrent en direction de la grand-rue. Derrière eux, les voitures sautaient comme des bouchons de champagne, dans un déluge de feu, de fumée et de métal déchiré. Par endroit, le bitume se mettait à bouillonner, dégageant une odeur âcre.

Arrivé sur le trottoir, devant le commissariat, le duo de flingueurs aux trousses, la jeune femme fit volte-face, extirpa un petit objet sombre de la poche de sa veste et le balança en direction des poursuivants. Une nouvelle déflagration silencieuse enveloppa l’espace.

Les poursuivants se fixèrent, comme pris dans de l’ambre.

La jeune femme ouvrit la portière d’une Smart de couleur violette, garée le long du trottoir.

– On s’arrache.

Toujours à demi sonné, Thomas s’installa sur le siège passager. Une fois assise derrière le volant, sa sauveteuse écrasa le champignon et démarra dans un crissement de pneus. Elle dépassa le premier carrefour, sans se soucier des véhicules qui venaient des autres directions. Un concert de klaxons accompagna sa manœuvre.

– Si on veut s’en sortir, il va falloir prendre de la hauteur… À propos, je m’appelle Lorna. Lorna Spengler ! Et je viens du futur.

Elle accompagna la réplique d’un sourire étincelant, parvînt avec une maestria étonnante à repousser la mèche de cheveux bouclés qui retombait sur son front, à allumer une cigarette, avant d’effectuer un dérapage contrôlé du plus bel effet, puis de filer en direction du nord de la ville.

 

Chapitre 4 : La Grue

Photo 17La voiture filait à pleine vitesse dans les rues étroites de la ville. Un bras appuyé sur le rebord de la portière, fenêtre ouverte, cigarette plantée au coin des lèvres, Lorna Spengler conduisait, sans se soucier de la moindre règle de circulation, avec une décontraction totale. De temps à autre, elle jetait un coup d’œil dans le rétroviseur, puis elle se tournait vers Thomas, sans dire un mot.

– Vous… Vous venez du futur ?

C’est tout ce que Thomas avait retenu. Il avait donc la certitude que la jeune femme était folle à lier. Du futur ? Il était prêt à accepter des tas d’explications à ce qui venait de se dérouler dans la salle d’interrogatoire du commissariat… Depuis l’intervention des services secrets américains, jusqu’à la visite d’une bande de mercenaires venus d’on ne sait où et financés par un milliardaire amateur de haute technologie — ce qui aurait expliqué sans trop de mal les armes et les véhicules utilisés par cette petite escouade —, mais… le futur ? Pourquoi pas une invasion extraterrestre aussi ? Ou mieux, des êtres venus d’une autre dimension, un univers parallèle où la technologie s’était développée d’une façon totalement différente de celle du monde d’aujourd’hui. Un épisode de la série « Fringe ». En direct live !

– Si cela ne vous ennuie pas, je vous expliquerais dans quelques minutes… Parce que là…

La jeune femme donna un violent coup d’accélérateur, tira le frein à main et la petite voiture effectua une dangereuse embardée… Une demi-seconde seulement avant que le bitume ne se transforme en un bulle de lumière incandescente.

– … ils nous ont déjà retrouvés, compléta Lorna.

Elle entreprit une série de manœuvres de plus en plus spectaculaire, alors que l’ombre d’une sorte de drone ne les lâchait pas. À plusieurs reprises, des bouts de trottoir, du mobilier urbain, des voitures en stationnement, firent les frais des tirs de plus en plus ajustés de la petite machine de mort.

– Fais chier, grinça Lorna. Tenez ce putain de volant !

Elle se pencha par la fenêtre, alors que Thomas plongeait pour maintenir tant bien que mal la trajectoire de la voiture.

Lorna tira trois fois en direction du drone. Il se désintégra en une myriade d’éclats de plastique, de carbones et de métal.

Une fois de retour, les deux fesses sur le siège conducteur, Lorna sourit de toutes ses dents.

– Ça devrait les retarder quelque peu. Mais il nous faut tout de même prendre de la hauteur.

– C’est la deuxième fois que vous dites cela, fit Thomas. Vous avez le temps de m’expliquer ?

Lorna indiqua un point, au-delà du pare-brise.

– J’espère que vous n’avez pas le vertige…

Thomas porta son regard dans la direction indiquée par la jeune femme. Son visage pâlit.

– Vous… Vous êtes complètement folle.

– Sans aucun doute, mais je tiens aussi à rester complètement vivante. Pas vous ?

La voiture défonça la palissade qui entourait le chantier. Lorna se rangea à quelques mètres seulement du pied de l’immense grue de métal jaune, qui dominait les environs de toute sa hauteur. Thomas avait un peu de mal à estimer la hauteur exacte de l’assemblage de poutres et de traverses, mais la grue devait au mesurer dans les vingt-cinq mètres, depuis sa base cylindrique jusqu’au sommet de la flèche. Un escalier, assez étroit, permettait d’atteindre le sommet, par palier.

– Qu’est-ce que nous allons foutre là-haut ? demanda Thomas alors que la jeune femme l’emmenait vers la première volée d’escaliers.

– Prendre la poudre d’escampette, bien entendu.

– Mais… Une fois là-haut, il n’y a nulle part où aller !

– C’est là que vous vous trompez il —

Un sifflement aigu interrompit la jeune femme.

– Merde ! Ils sont déjà de retour !

Deux drones filaient à toute vitesse dans leur direction. Sans attendre, ils arrosèrent le chantier d’une volée de traits lumineux.

– Dépêchez-vous, hurla Lorna !

– Je fais ce que je peux !

Des étincelles crépitaient dans toutes les directions. Là où les projectiles lancés par les drones touchaient la structure de la grue, le métal se mettait à rougir, puis à fondre. Par endroit, des lambeaux chauffés à blanc basculaient dans le vide.

– La grue ne va pas tenir longtemps à ce rythme, constata Lorna.

– C’est gentil de le préciser, fit Thomas. Pour rappel, vous êtes en train de nous emmener vers le haut de cette satanée tour !

– Râler moins ! Vous pourrez courir plus vite !

Ils débouchèrent enfin sur l’étroite plateforme située à l’intersection entre la base de la grue et les premières traverses de la flèche. Derrière eux, le poste de commande. Devant, la flèche, de plus en plus étroite à mesure qu’elle s’avançait au-dessus du vide.

Dans un fracas de fin du monde, le poste de pilotage explosa.

– J’espère que vous n’aviez pas l’intention de…

Lorna saisit Thomas par la main et se mit à courir sur la flèche.

En dessous, le vide. À gauche un drone. À droite un autre drone.

Deux traits lumineux jaillirent de sous le corps des deux tueurs volants.

Lorna poussa Thomas de toutes ses forces.

Dans le vide.

 

Chapitre 5 : Des explications

Photo 15

Thomas sentit les mains de Lorna appuyées contre ses omoplates. Il tenta de résister. En vain. La semelle de ses chaussures glissa sur le métal de la flèche. Il bascula dans le vide. Son corps tout entier était tétanisé. Il tombait. Il filait à toute vitesse vers le sol. Il allait se fracasser sur le sol rugueux du chantier. Selon les idées reçues, filer vers la mort, c’est revoir le film de sa vie, à toute vitesse. Thomas ne pouvait penser à rien d’autre qu’au sol. À son corps fracassé. Au sang qui allait gicler dans toutes les directions alors que le fil de son existence serait coupé net par la violence du choc.

Un bras s’enroula autour de sa taille et la voix de Lorna s’immisça dans le tumulte de ses pensées.

– Prenez une grande respiration.

Qu’est-ce qu’elle racontait ? Comment avait-elle pu le rejoindre ? Une respiration pour…

Tout s’arrêta. Thomas avait le souffle coupé. Cela dura moins de deux secondes. Ses poumons venaient de se prendre une décharge de trois mille volts. Il crut que son corps tout entier explosait, projetant chacune des molécules le constituant vers l’infini, à la vitesse de la lumière. Puis ses oreilles claquèrent. Sujette à une violence variation de pression. Il se retrouva par terre, sur un tas de carton poussiéreux. À côté de lui, Lorna était déjà debout, en train de chasser la poussière de ses jeans.

– Gagné ! laissa-t-elle tomber. Nous sommes tranquilles. Pour un temps.

– Que… Mais que c’est-il passé ?

– On s’est barré au travers d’un portail de déplacement spatial. Rien de bien neuf.

– Un portail… de… rien de neuf ? Mais…

– Ah yes. Désolé. J’oublie parfois que certaines technologies ne sont pas encore au point à cette époque.

– Bon sang…

Thomas se redressa. Il se trouvait dans un vieil entrepôt, murs couverts de graffitis, poutres de métal rongées par la rouille. De-ci, de-là, entre les moellons des murs, des plantes rampantes s’étaient faufilées, pour former une sorte de rideau végétal. Les lieux étaient évidemment abandonnés. Dans un coin, un pigeon roucoulait doucement, en jouant avec un bout de pain rassis.

– À cette époque répéta le policier. À cette époque ? Vous allez encore me dire que vous venez du futur, c’est ça ?

Lorna haussa les épaules.

– À moins que vous soyez prêt à admettre que des militaires de 2018 ont inventé la téléportation, je ne vois pas vraiment d’autre explication. Il va falloir vous le fourrer dans le crâne. Oui, je viens du futur.

– Et nous sommes passés par un portail… de déplacement spatial.

– Exact.

– Qui se trouvait tout en haut d’une putain de grue ? Mais qui a eu l’idée de foutre un portail en haut d’une grue ?

Thomas marqua une pause et secoua la tête. Il se tourna vers Lorna.

– Je suis en train d’admettre l’existence d’un portail de téléportation ? C’est ça ?

– Cela m’en a tout l’air, confirma la jeune femme. Ceci dit, je ne vois pas vraiment d’autre explication. Nous étions effectivement tout en haut d’une grue… Et nous voilà en sécurité dans une zone de sauvetage. Pour se déplacer d’un point A à un point B d’un seul coup, il n’y a pas des dizaines d’explications possibles.

Le policier slaloma entre les longues traverses de métal abandonnées sur le sol de l’entrepôt. Des tas d’images se bousculaient dans sa tête. Depuis qu’il était entré dans la salle d’interrogatoire, tout était parti en cacahuètes. Pire, il avait l’impression d’avoir totalement perdu le contrôle de la réalité.

– Et is vous vous voulez tout savoir, continua Lorna, si les portails sont situés dans des endroits pour le moins… inaccessibles, c’est parce que la technologie a, de temps à autre, des ratés. Et il y a moins de risque de téléporter un passant par accident depuis le sommet d’une grue… que sur un trottoir où même sur le quai d’une gare.

– Vous venez du futur, répéta lentement Thomas.

– Désolé. Je sais, cela fait un choc… Et votre copine dans la salle d’interrogatoire, c’est pareil. Elle vient de « chez moi ». C’est d’ailleurs pour cela que vous n’avez pas pu l’identifier. Parce qu’elle n’existe pas encore.

– Vous…

Thomas donna un coup de pied dans une vieille boîte de conserve. Il ne pouvait pas y croire. Cette jeune femme paraissait tellement rationnelle, par-delà son look un peu rebelle, qu’il avait failli le convaincre. Mais non. Le voyage dans le temps ? La téléportation ? Non, non, et trois fois non. Le commissariat avait subi une attaque, cela ne faisait aucun doute. Peut-être même les assaillants avaient-ils utilisé un gaz psychotrope ? Ce qui expliquait l’état de délire dans lequel il flottait. Pour l’instant il se trouvait plus que probablement attaché à un brancard, quelque part, dans la salle des urgences d’un hôpital. La réalité n’allait pas tarder à reprendre ses droits.

– Ah oui, il y a aussi un autre truc, laissa tomber Lorna. Votre inconnue n’est pas humaine. Et il va falloir la sortir des griffes des types qui la détiennent. Sinon…

– Laissez-moi deviner, compléta Thomas. L’avenir de l’humanité est en jeu ?

– Ah ! Vous voyez ! Vous commencez à comprendre !

(à suivre)