La suite ! La suite !

Photo 19

Ca y est ! Le deuxième épisode de la seconde saison de « Photographistoire » est en ligne. toujours une photographie de Marc Bailly et la suite donc d’une histoire en dix épisodes qui devrait vous tenir en haleine, je l’espère, pour quelques semaines encore !

C’est ICI que cela se passe !

Belle Lecture !

 

Photographistoire – Saison 2

boulevard

Rentrée un peu tardive pour ce blog… Oui, je sais, nous sommes déjà, presque, en octobre. Mais, bon, c’est pas que ça chauffe dans la cuisine, mais c’est tout comme. Entre la finalisation finale de « La Loge du Prince », alias la troisième enquête de Sam Chappelle, « Les Naufragés de la Pleine Lune », une aventure inédite de Bob Morane pour fêter dignement les 100 ans de ce jeune auteur d’Henri Vernes et « Les Traqueurs » qui sortira chez Nutty Sheep sous la forme d’un feuilleton survitaminé, j’aligne les mots comme si ma vie en dépendait. Et dans l’état actuel des choses, 2019 ne devrait pas être plus calme!

En attendant, je ne voudrais pas laisser les visiteurs de ce blog sans quelques petites lectures amusantes. Voici donc venir « Photographistoire – Saison 2« . Dans la première saison, je me suis amusé à illustrer les photographies de mon ami Marc Bailly, avec de courts textes. Cette fois, pour une seconde saison légèrement différente, les dix photographies seront reliées entre elles par une histoire commune… Dont le premier chapitre/épisode se trouve ICI. C’est également sur cette page que vous trouverez la suite, hebdomadaire, de ce récit entre polar, science-fiction et réflexion sur le monde qui nous entoure.

Belle rentrée (oui, je peux encore, jusqu’au 30 septembre) et surtout belle lecture.

 

Photographistoire (10)

Depuis plusieurs mois, Marc Bailly explore la photographie sous tous les angles. M’est venu l’idée d’écrire, chaque semaine, un texte court, brut, quasi sans réécriture à partir d’une photographie qu’il me soumet, choisie dans sa vaste collection. Texte en prose, poésie, aphorisme, délire… Je ne sais ce que m’inspireront ces clichés. Je partage donc cette expérience créative avec vous. N’hésitez pas en faire l’écho… Et à poster vos réactions.

Photo 12

Forêt

 

– Alors Maurice ? Ou c’est qu’on va ?

– Où va-t-on ? La formule exacte c’est « où va-t-on ».

– OK. Maurice. Où va-t-on ?

– Nulle part Marcel. On ne va nulle part.

– Pourquoi ?

– Marcel ? C’est pareil tous les jours. On ne va nulle part, parce que nous sommes des arbres.

– Ah. Oui. C’est ça. Des arbres.

– Une forêt entière. Ma graine aurait pu tomber n’importe où… Mais il a fallu que je pousse à côté d’un arbre qui a des soucis de mémoire.

– Comment Maurice ?

– Rien. Je murmure. Je bruisse des feuilles. Il paraît que les humains aiment ça.

– Les humains ?

– Oui, tu sais, les petits trucs roses à deux pattes qui se baladent dans le coin.

– Non. Je ne vois pas.

– Oh putain…

– Laisse tomber Maurice. Tu t’énerves pour rien.

– Salut Ambroise. Je m’énerve pas. J’essaie d’expliquer.

– Tu sais qu’il n’a plus de mémoire depuis qu’il a été frappé par la foudre.

– La foudre ? C’est quoi la foudre ?

– Marcel ? Tais-toi tu énerves Maurice.

– Ah salut Ambroise ! Où c’est qu’on va ?

– À Vladivostok. Mais faut attendre le train.

– Le train ? C’est quoi le train ?

– Je… Laisse tomber Marcel. On attend, c’est tout.

– Ah, tu vois que c’est énervant à la longue. C’est où Vladi… Machin ?

– Je ne sais pas. L’autre jour, une jolie femme est venue s’asseoir à l’ombre de mes branches. Elle lisait un livre. Avec des images. Et j’ai lu « Vladivostok ». Il y avait des arbres. Et de la neige aussi. Beaucoup de neige apparemment.

– Tu sais lire toi ?

– Maurice, on a tous ses petits secrets. Mais disons qu’à force de se faire graver, on finit par retenir des trucs. Parce contre, les math, c’est pas trop mon domaine. Je ne sais faire que des additions.

– ALERTE plus personne ne bouge !

– Henri, personne ne peut bouger, ce n’est pas la peine de crier.

– Chuuuttt ! Je viens de voir le type avec sa bombe de peinture.

– Ah merde…

– C’est qui le type ?

– Ta gueule Marcel !

– T’es dur Maurice…

– Et toi Ambroise tu es trop souple !

– N’empêche… Marcel… Je t’explique. Le type avec la bombe de peinture, quand il te barbouille, c’est la fin des haricots. Dans les trois jours, des types débarquent avec des tronçonneuses, un camion, une grue… Et hop !

– Tous à Vladivostok ?

– Non. Je les ai entendu parler d’Ikea. Mais je ne sais pas où cela se trouve. Un jour un type est venu se coucher sous mes branches. Il avait un livre qui s’appelait comme ça. Ikea. Mais il n’y avait pas un arbre. Par contre, il y avait des tas de gens, dans toutes les positions, au milieu de trucs tout carré, de toutes les couleurs.

– Ça va ! Il est parti. Cette fois, il n’a tagué personne !

– Merci Henri.

– De rien Maurice.

– Maurice ?

– Oui Marcel ?

– Où c’est qu’on va ?

– Oh putain…

 

Photographistoire (9)

Depuis plusieurs mois, Marc Bailly explore la photographie sous tous les angles. M’est venu l’idée d’écrire, chaque semaine, un texte court, brut, quasi sans réécriture à partir d’une photographie qu’il me soumet, choisie dans sa vaste collection. Texte en prose, poésie, aphorisme, délire… Je ne sais ce que m’inspireront ces clichés. Je partage donc cette expérience créative avec vous. N’hésitez pas en faire l’écho… Et à poster vos réactions.

Photo 8

Le Grand Nettoyage

Le message arrive sur l’écran de contrôle d’Harry Sugusse accompagné de son « Ping-Ping » habituel. Trois lignes. Une photo. Des coordonnées. Et une priorité haute. C’est TOUJOURS une priorité haute. Harry double-clique sur la photographie. Ça rame. Ça rame TOUJOURS. L’image s’affiche lentement, ligne par ligne. Cela fait trois ans qu’on leur promet du nouveau matériel. Trois ans. Si les Warriors des Forces d’Interventions Inter-Dimensionnelles du Nouveau Monde Moderne avaient attendu trois ans pour voir débouler leur nouveau matériel, ils se seraient fait botter le cul sévère à la Bataille de Sulacco. Purement et simplement. Et Harry Sugusse serait sans boulot. Probablement sans vie, par la même occasion. Mais bon…

La photo a fini de s’afficher. Le bordel. Il y en a partout. À l’œil, Harry parie pour du sang de Kombuss, avec quelques litres de liquide séminal de Trapador. Ces espèces de chevaux de bataille éjaculent juste avant de mourir. Ils éjaculent beaucoup. Dans l’espoir de féconder n’importe quoi dans un périmètre de quinze mètres. Il faut dire que le Trapador a une particularité. Celle d’avoir une semence universelle. Une goutte de sperme de Trapador sur la peau d’un Schurk des Mers et vous vous retrouvez avec une sorte de cheval aquatique, doté de tentacules et d’une volée de cornes vert pâle. C’est très laid, cela ne sert à rien, mais la génération suivante mettra bas des Trapadors totalement viables et « purs ». Ces animaux sont fascinants.

En attendant, s’il faut en croire la photo… Et les coordonnées de la bataille, il va falloir une sphère de neutralisation totale pour effectuer le travail de nettoyage. Sugusse balance un email de demande. Dans les cinq secondes, la tête de son voisin de bureau apparaît au-dessus de la paroi de plastique renforcé qui sépare leurs deux postes de travail.

– WTF ? Encore une sphère de neutralisation ?

– Archie, c’est pas moi qui dicte les règles. Un nettoyage sur la Terre, c’est une sphère de neutralisation. Point.

– Mais… Ces empaffés de Warriors of Ze Free Dimension ne savent pas lire un mémo ?

– Ils ne savent pas lire. Point.

– Une feuille ! Avec UN logo. Une image de la Terre avec une énorme croix rouge en travers. C’est tout de même pas difficile à comprendre.

– Faut pas leur en vouloir, il paraît qu’un petit comique leur a téléchargé « Terre Champs de Bataille » dans un coin de la cervelle pour les faire patienter lors des sauts quantiques et des balades intermondes.

Le visage d’Archie disparaît dans un grommellement d’insatisfaction. Sugusse s’apprête à faire une seconde demande, pour une équipe de nettoyage classique, en duo, avec détergents « ultra-cleaner spécial semence » lorsqu’un détail de la photo attire son attention.

– Par les testicules de la Grande Ourse !

– Quoi ?

Archie est curieux. Et Harry a crié assez fort pour être entendu par la moitié du plateau.

– Viens jeter un œil…

Le responsable des transports et des dissimulations fait le tour de la table de travail, pour venir se poster derrière Sugusse.

– Ah la vache !

Il a vu tout de suite. Les Warriors ont pulvérisé leurs proies, mais sur la gauche de l’image, on repère un crâne de Xyloz. Recouvert de déjections et de traces organiques. Mais un crâne tout de même. Si les équipes se contentent de nettoyer, le bazar va apparaître comme un nez au milieu du visage d’un Pinchu. Pour peu qu’un promeneur un peu curieux vienne à découvrir le pot aux roses, Sugusse imagine la tête des archéologues et autres scientifiques, en train de gratouiller l’os du crâne d’une créature totalement inconnue… dont la composition chimique se situe quelque part à l’ouest — mais alors TRÈS à l’ouest — du tableau des éléments terriens. La fête au village.

– Il va falloir une équipe d’enlèvement, marmonne Sugusse. Pas question de laisser le truc en place… Et encore moins de le dégommer.

C’est le paradoxe et l’aspect totalement absurde de la gestion des conflits intergalactiques et intermondes. Les Warriors dans leur grande quête pour la paix qui pète, ont toute liberté de mettre le souk aux quatre coins de l’univers connu. Leurs aventures alimentent un tel business, des films aux romans, en passant par les produits dérivés de toutes sortes — mamannnn, je veux une brosse à dents Warriors ! — que leurs exploits reçoivent l’assentiment total du pouvoir. Par contre, les dommages collatéraux sont traités avec un soin, un respect des procédures, totalement affolant. Si un Xyloz est pulvérisé, joie et éponge pour tout le monde. S’il reste un bout de crâne… C’est cérémonie de remise des ossements en bonne et due forme — généralement en zone neutre, quelque part dans le Secteur 4. Le Secteur 4 est toujours neutre. C’est la règle — courbettes et excuses. Jusqu’à la bataille suivante.

Deux heures plus tard, Harry Sugusse révise une dernière fois le plan de grand nettoyage, de récupération du crâne, d’attribution des équipes et des primes de travail de nuit. De fait, pas question de débouler dans une forêt en plein jour, au risque de devoir ensuite réécrire la mémoire des passants, afin d’assurer une évacuation tranquille des ouvriers et de leurs chargements. Une opération qui s’avère complexe, coûteuse et parfois même dangereuse. Un frisson parcourt l’échine de Sugusse. À chaque fois, il s’en souvient avec horreur. La réécriture, coordonnée, de l’histoire, de la géographie, de la politique, de… Bah, la réécriture complète de la réalité de plusieurs centaines de milliers de personnes. Lorsque le squelette géant d’un Fyrgothome a basculé dans un trou de vers pour finir sa course où ça ? Évidemment, sur Terre. La seule planète où les habitants, après des milliers d’années d’évolution sont encore trop primitifs pour admettre le concept de multimondes sans perdre la boule. Enfin, l’opération, à l’époque, a été un succès.

Tout le monde pense que c’est une magnifique gare de chemin de fer qui s’étend au pied des collines de Liège, en Belgique.

Calatrava

Photographistoire (8)

Depuis plusieurs mois, Marc Bailly explore la photographie sous tous les angles. M’est venu l’idée d’écrire, chaque semaine, un texte court, brut, quasi sans réécriture à partir d’une photographie qu’il me soumet, choisie dans sa vaste collection. Texte en prose, poésie, aphorisme, délire… Je ne sais ce que m’inspireront ces clichés. Je partage donc cette expérience créative avec vous. N’hésitez pas en faire l’écho… Et à poster vos réactions.

Photo 9

Jackie

 

Lorsqu’il la voit, il pense tout de suite à Jackie. Pourquoi ? Il ne sait pas. Le foulard dans les cheveux peut-être ? Lorsqu’elle était à Hyannis Port, avec Jack, elle portait souvent un morceau de tissu aux couleurs vives noué dans les cheveux. Un moyen d’empêcher le vent de se glisser dans ses mèches brunes et d’y mettre le désordre. Sur certaines photos prises à cette époque — il semble parfois qu’il en existe des centaines — elle semble rire aux éclats, alors que le Président des États-Unis, fraîchement élu, s’amuse sur la grande pelouse avec son frère et quelques amis. Est-elle heureuse ? Il n’en sait rien. Il ne sait pas, il ne saura jamais, si elle l’a été. Un jour. Sans doute oui. Lorsqu’elle était enfant. Insouciante, oublieuse des vicissitudes du quotidien. Incapable de savoir, alors, que sa mère l’imaginait déjà aux bras d’un homme riche et beau. Elle qui n’imaginait pas d’autres destins pour ses filles que celui d’un mariage de raison, de convenance, d’élévation.

Il ne sait pas si Jackie a été heureuse. Il sait seulement qu’il a brisé sa vie. Comme on brise un simple cure-dent, avant de le jeter dans une poubelle. Non. La comparaison est erronée. Il a changé sa vie. Il a détourné le fil du destin, le cours de la rivière, en jetant le corps torturé de son mari dans les remous de l’Histoire.

Il s’approche de la jeune femme. Il prend l’apparence de ce vieil aristocrate un peu guindé, dans son impeccable costume trois-pièces, une canne à la main, le cheveu blanc encore fournis, le visage ridé juste ce qu’il faut, l’œil vif et le panama tenu par le bord.

Il prend place sur un banc, alors que la jeune femme termine une série d’exercices compliqués avec bras et jambes. Avec lenteur, elle dessine des arabesques dans l’espace, elle s’appuie sur des murs imaginaires et chasse des insectes chimériques. Après un dernier exercice de respiration, yeux fermés, mains jointes en pointe sous le menton, elle tourne enfin le regard vers son visiteur.

– Mes hommages, mademoiselle, dit-il avec un mouvement de chapeau. J’espère que je ne vous ai pas dérangée ?

Elle sourit.

– Non, pas du tout. Je ne vous avais pas entendu arriver, simplement.

– Je sais me faire discret. Mais point voyeur, ajoute-t-il rapidement avec un petit rire cristallin.

Elle rit à son tour.

– Vous me faites penser à Jackie, lui dit-il ensuite.

– Jackie ?

– Jacqueline Kennedy. Vous connaissez ?

– Oui. Je vous remercie du compliment.

– C’est le foulard. Jackie portait souvent des foulards colorés comme les vôtres. C’est terrible ce qui lui est arrivé.

La jeune fille prend place à côté de son interlocuteur. Elle avale une gorgée d’eau au goulot d’une grande gourde métallique. Elle a l’impression que ce vieil homme parle de Jackie Kennedy comme s’il l’avait connue personnellement. Vu son âge, cela semble plausible. Quel âge aurait eu la femme de JFK en 2018 ? La jeune femme voudrait chercher la réponse sur son smartphone, une habitude lorsqu’une question lui traverse l’esprit, mais elle ne voudrait pas avoir l’air impolie aux côtés de ce monsieur très… vieille France.

– Vous l’avez connue ? demande-t-elle finalement. Jackie ? Vous en parler…

–  Avec tendresse ?

– Oui, c’est cela. Tendresse.

– J’ai surtout une grande tristesse pour elle. Une très grande tristesse. Même si, lorsque j’ai tué Jack, c’était dans l’ordre des choses. Ou plus exactement pour remettre un peu d’ordre dans les choses.

La jeune fille se tourne vers son voisin de banc, une expression interrogative sur le visage.

– Je ne comprends pas…

– C’est pourtant assez simple. J’ai tué John Kennedy, le 24 novembre 1963. À Dallas.

– Le 22 novembre. JFK a été assassiné le 22 novembre.

– Le 22 ! Exact. J’ai toujours été distrait, surtout avec les chiffres. Il devait mourir. Et… Savez-vous pourquoi ?

Cette fois la jeune fille regarde autour d’elle. Une infirmière ? Un médecin ? Le responsable d’un groupe de vieilles personnes souffrant d’une maladie dégénérative ? Quelqu’un va forcément venir rechercher ce pauvre monsieur. Pendant trois secondes elle pense même être victime d’une blague, une caméra cachée, une farce d’étudiant destinée à une chaîne YouTube. Mais non, son interlocuteur poursuit, sans se démonter.

– La Mafia ? Les anticommunistes ? Les communistes ? Le complexe militaro-industriel ? Un mari jaloux, prêt à payer le prix fort ? Toutes les pistes étaient possibles. Mais dans la plupart des cas, la solution ne se trouve pas dans le passé des victimes. Mais dans leur futur.

Les yeux du vieil homme pétillent de malice. Il poursuit, en tapotant distraitement le pommeau de sa canne :

– Le destin prend parfois d’étranges détours. Jack Kennedy n’est pas assassiné le 22 novembre 1963, son mariage avec Jackie entre dans une nouvelle tourmente. Le couple parvient tout de même à maintenir un semblant de cohérence, jusqu’à la seconde campagne électorale, que JFK remporte de justesse. Deux ans après sa réélection, le scandale éclate. Jackie a une aventure avec Bobby Kennedy, qui n’a jamais cessé de l’épauler dans les moments les plus difficiles de sa vie. Jackie se suicide en 1966. Cinq ans plus tard, un certain Aristote Onassis, armateur grec peu scrupuleux, accepte de transporter une ogive nucléaire dérobée par un groupe d’extrémiste de droite américain, bien décidé à frapper un grand coup dans leur « guerre » pour le retour des valeurs de leur Patrie. Le navire d’Onassis entre dans le Port de New York. Personne ne sait pour quelle raison, mais la bombe explose, détruisant totalement la ville, et irradiant une grande partie de la Côté Est. Les courants marins et le Gulf Stream emportent une quantité improbable de particules radioactives vers l’Europe. Le reste n’est que ruines, horreur, souffrance et lente, très lente reconstruction.

La jeune fille ne peut s’empêcher de réagir.

– Mais… Aristote Onassis ? Il s’est marié avec Jackie Kennedy !

– Justement. La mort de JFK a mis en marche une autre séquence historique. Qui a failli dérailler une nouvelle fois lorsque la jolie brune s’est entichée de son beau-frère. Il a fallu que j’intervienne dans les cuisines de cet hôtel à Los Angeles. Dommage. Robert Kennedy était un mec bien. Un vrai mec bien. Pas comme cette ordure de Jack.

Le regard posé sur le vieil homme à ses côtés, la jeune femme ne sait que dire. Il semble tellement convaincu de ce qu’il raconte. Il semble tellement sincère.

– Mais parfois, reprend le vieil homme, les gens bien paient les pots cassés… Dites-moi, ce voyage en Turquie ? Tout est prêt ?

La surprise se lit sur le regard de la jeune femme. Comment ? Comment le vieil homme peut-il savoir pour son voyage en Turquie ? Elle l’a appris, il y a trois jours. Elle doit remplacer un de ces collègues. Un colloque consacré à l’importance du jeu dans l’apprentissage, chez les adolescents.

– Oui… Enfin, je dois encore boucler ma valise.

Pourquoi lui répond-elle ? C’est…

Le pommeau de la canne pivote. La lame brille juste une seconde dans le soleil de la fin de matinée. Elle s’enfonce avec une précision chirurgicale à la base du crâne de la jeune femme. La moelle épinière est sectionnée. Net. Elle n’a même pas eu le temps d’émettre un son. Ses yeux se sont éteints.

Le vieil homme se lève. Il laisse le corps de sa victime glisser lentement sur le petit banc, à l’ombre du grand arbre. Le chemin de balade est fréquenté. Dans quelques minutes, quelqu’un découvrira le cadavre. Il sera déjà loin. Ailleurs. Dans un autre lieu. Un autre temps.

 

Dans un grand hôtel d’Istanbul, un jeune activiste turc referme le dossier que vient de lui présenter son fidèle bras droit. Le chemin vers un autre pouvoir. La route vers une vraie liberté, une nouvelle démocratie. Voilà ce qu’il vient de parcourir. Il se sent porté par une ferveur nouvelle. Une ferveur qui changera, dans quelques années, le visage de tout un pays. De toute une région. 

Jamais son chemin ne croisera celui d’une jeune brune, au fouloir coloré.

Jamais l’amour ne le détournera de sa mission.