Photographistoire (8)

Depuis plusieurs mois, Marc Bailly explore la photographie sous tous les angles. M’est venu l’idée d’écrire, chaque semaine, un texte court, brut, quasi sans réécriture à partir d’une photographie qu’il me soumet, choisie dans sa vaste collection. Texte en prose, poésie, aphorisme, délire… Je ne sais ce que m’inspireront ces clichés. Je partage donc cette expérience créative avec vous. N’hésitez pas en faire l’écho… Et à poster vos réactions.

Photo 9

Jackie

 

Lorsqu’il la voit, il pense tout de suite à Jackie. Pourquoi ? Il ne sait pas. Le foulard dans les cheveux peut-être ? Lorsqu’elle était à Hyannis Port, avec Jack, elle portait souvent un morceau de tissu aux couleurs vives noué dans les cheveux. Un moyen d’empêcher le vent de se glisser dans ses mèches brunes et d’y mettre le désordre. Sur certaines photos prises à cette époque — il semble parfois qu’il en existe des centaines — elle semble rire aux éclats, alors que le Président des États-Unis, fraîchement élu, s’amuse sur la grande pelouse avec son frère et quelques amis. Est-elle heureuse ? Il n’en sait rien. Il ne sait pas, il ne saura jamais, si elle l’a été. Un jour. Sans doute oui. Lorsqu’elle était enfant. Insouciante, oublieuse des vicissitudes du quotidien. Incapable de savoir, alors, que sa mère l’imaginait déjà aux bras d’un homme riche et beau. Elle qui n’imaginait pas d’autres destins pour ses filles que celui d’un mariage de raison, de convenance, d’élévation.

Il ne sait pas si Jackie a été heureuse. Il sait seulement qu’il a brisé sa vie. Comme on brise un simple cure-dent, avant de le jeter dans une poubelle. Non. La comparaison est erronée. Il a changé sa vie. Il a détourné le fil du destin, le cours de la rivière, en jetant le corps torturé de son mari dans les remous de l’Histoire.

Il s’approche de la jeune femme. Il prend l’apparence de ce vieil aristocrate un peu guindé, dans son impeccable costume trois-pièces, une canne à la main, le cheveu blanc encore fournis, le visage ridé juste ce qu’il faut, l’œil vif et le panama tenu par le bord.

Il prend place sur un banc, alors que la jeune femme termine une série d’exercices compliqués avec bras et jambes. Avec lenteur, elle dessine des arabesques dans l’espace, elle s’appuie sur des murs imaginaires et chasse des insectes chimériques. Après un dernier exercice de respiration, yeux fermés, mains jointes en pointe sous le menton, elle tourne enfin le regard vers son visiteur.

– Mes hommages, mademoiselle, dit-il avec un mouvement de chapeau. J’espère que je ne vous ai pas dérangée ?

Elle sourit.

– Non, pas du tout. Je ne vous avais pas entendu arriver, simplement.

– Je sais me faire discret. Mais point voyeur, ajoute-t-il rapidement avec un petit rire cristallin.

Elle rit à son tour.

– Vous me faites penser à Jackie, lui dit-il ensuite.

– Jackie ?

– Jacqueline Kennedy. Vous connaissez ?

– Oui. Je vous remercie du compliment.

– C’est le foulard. Jackie portait souvent des foulards colorés comme les vôtres. C’est terrible ce qui lui est arrivé.

La jeune fille prend place à côté de son interlocuteur. Elle avale une gorgée d’eau au goulot d’une grande gourde métallique. Elle a l’impression que ce vieil homme parle de Jackie Kennedy comme s’il l’avait connue personnellement. Vu son âge, cela semble plausible. Quel âge aurait eu la femme de JFK en 2018 ? La jeune femme voudrait chercher la réponse sur son smartphone, une habitude lorsqu’une question lui traverse l’esprit, mais elle ne voudrait pas avoir l’air impolie aux côtés de ce monsieur très… vieille France.

– Vous l’avez connue ? demande-t-elle finalement. Jackie ? Vous en parler…

–  Avec tendresse ?

– Oui, c’est cela. Tendresse.

– J’ai surtout une grande tristesse pour elle. Une très grande tristesse. Même si, lorsque j’ai tué Jack, c’était dans l’ordre des choses. Ou plus exactement pour remettre un peu d’ordre dans les choses.

La jeune fille se tourne vers son voisin de banc, une expression interrogative sur le visage.

– Je ne comprends pas…

– C’est pourtant assez simple. J’ai tué John Kennedy, le 24 novembre 1963. À Dallas.

– Le 22 novembre. JFK a été assassiné le 22 novembre.

– Le 22 ! Exact. J’ai toujours été distrait, surtout avec les chiffres. Il devait mourir. Et… Savez-vous pourquoi ?

Cette fois la jeune fille regarde autour d’elle. Une infirmière ? Un médecin ? Le responsable d’un groupe de vieilles personnes souffrant d’une maladie dégénérative ? Quelqu’un va forcément venir rechercher ce pauvre monsieur. Pendant trois secondes elle pense même être victime d’une blague, une caméra cachée, une farce d’étudiant destinée à une chaîne YouTube. Mais non, son interlocuteur poursuit, sans se démonter.

– La Mafia ? Les anticommunistes ? Les communistes ? Le complexe militaro-industriel ? Un mari jaloux, prêt à payer le prix fort ? Toutes les pistes étaient possibles. Mais dans la plupart des cas, la solution ne se trouve pas dans le passé des victimes. Mais dans leur futur.

Les yeux du vieil homme pétillent de malice. Il poursuit, en tapotant distraitement le pommeau de sa canne :

– Le destin prend parfois d’étranges détours. Jack Kennedy n’est pas assassiné le 22 novembre 1963, son mariage avec Jackie entre dans une nouvelle tourmente. Le couple parvient tout de même à maintenir un semblant de cohérence, jusqu’à la seconde campagne électorale, que JFK remporte de justesse. Deux ans après sa réélection, le scandale éclate. Jackie a une aventure avec Bobby Kennedy, qui n’a jamais cessé de l’épauler dans les moments les plus difficiles de sa vie. Jackie se suicide en 1966. Cinq ans plus tard, un certain Aristote Onassis, armateur grec peu scrupuleux, accepte de transporter une ogive nucléaire dérobée par un groupe d’extrémiste de droite américain, bien décidé à frapper un grand coup dans leur « guerre » pour le retour des valeurs de leur Patrie. Le navire d’Onassis entre dans le Port de New York. Personne ne sait pour quelle raison, mais la bombe explose, détruisant totalement la ville, et irradiant une grande partie de la Côté Est. Les courants marins et le Gulf Stream emportent une quantité improbable de particules radioactives vers l’Europe. Le reste n’est que ruines, horreur, souffrance et lente, très lente reconstruction.

La jeune fille ne peut s’empêcher de réagir.

– Mais… Aristote Onassis ? Il s’est marié avec Jackie Kennedy !

– Justement. La mort de JFK a mis en marche une autre séquence historique. Qui a failli dérailler une nouvelle fois lorsque la jolie brune s’est entichée de son beau-frère. Il a fallu que j’intervienne dans les cuisines de cet hôtel à Los Angeles. Dommage. Robert Kennedy était un mec bien. Un vrai mec bien. Pas comme cette ordure de Jack.

Le regard posé sur le vieil homme à ses côtés, la jeune femme ne sait que dire. Il semble tellement convaincu de ce qu’il raconte. Il semble tellement sincère.

– Mais parfois, reprend le vieil homme, les gens bien paient les pots cassés… Dites-moi, ce voyage en Turquie ? Tout est prêt ?

La surprise se lit sur le regard de la jeune femme. Comment ? Comment le vieil homme peut-il savoir pour son voyage en Turquie ? Elle l’a appris, il y a trois jours. Elle doit remplacer un de ces collègues. Un colloque consacré à l’importance du jeu dans l’apprentissage, chez les adolescents.

– Oui… Enfin, je dois encore boucler ma valise.

Pourquoi lui répond-elle ? C’est…

Le pommeau de la canne pivote. La lame brille juste une seconde dans le soleil de la fin de matinée. Elle s’enfonce avec une précision chirurgicale à la base du crâne de la jeune femme. La moelle épinière est sectionnée. Net. Elle n’a même pas eu le temps d’émettre un son. Ses yeux se sont éteints.

Le vieil homme se lève. Il laisse le corps de sa victime glisser lentement sur le petit banc, à l’ombre du grand arbre. Le chemin de balade est fréquenté. Dans quelques minutes, quelqu’un découvrira le cadavre. Il sera déjà loin. Ailleurs. Dans un autre lieu. Un autre temps.

 

Dans un grand hôtel d’Istanbul, un jeune activiste turc referme le dossier que vient de lui présenter son fidèle bras droit. Le chemin vers un autre pouvoir. La route vers une vraie liberté, une nouvelle démocratie. Voilà ce qu’il vient de parcourir. Il se sent porté par une ferveur nouvelle. Une ferveur qui changera, dans quelques années, le visage de tout un pays. De toute une région. 

Jamais son chemin ne croisera celui d’une jeune brune, au fouloir coloré.

Jamais l’amour ne le détournera de sa mission.     

Photographistoire (7)

Depuis plusieurs mois, Marc Bailly explore la photographie sous tous les angles. M’est venu l’idée d’écrire, chaque semaine, un texte court, brut, quasi sans réécriture à partir d’une photographie qu’il me soumet, choisie dans sa vaste collection. Texte en prose, poésie, aphorisme, délire… Je ne sais ce que m’inspireront ces clichés. Je partage donc cette expérience créative avec vous. N’hésitez pas en faire l’écho… Et à poster vos réactions.

Photo_7

Les Ombres de Céline

Dans la chaleur d’une nuit d’été, sur les murs chauffés, blanchis, par la lumière abandonnée, les ombres de Céline se sont misent à l’effrayer.

Au creux de ses songes, transformés en cauchemars, les griffes de suie, d’encre, de terreur, les ombres de Céline se sont misent à grandir.

Vînt l’automne, ses bourrasques hurlantes, ses feuillages sacrifiés, ses cieux scarifiés de gris, de blanc, de bleu et de froid. Passe saison, reste maison. Les ombres de Céline se sont misent à ramper.

Vers les glaces de l’hiver, les paysages pétrifiés, les humains oubliés. Au cœur de la chute des mercures, serré dans la spirale frileuse des degrés, les ombres de Céline se sont misent à l’enserrer.

Enfin, se brise la dernière pellicule. Disparaît la dernière gelée. Le cycle s’achève. La lumière revient de l’Est, porter la vie entre les doigts des survivants.

La chambre est vide, quand se lève le léger souffle du printemps.

Les ombres de Céline ont fini par l’emporter.

 

C’est l’amour à la plage…

vacances

Hello à toutes et à tous… C’est donc l’heure des vacances d’été pour certains d’entre vous. Ou pas. Quoi qu’il en soit, c’est une période d’écriture intense pour moi, sur divers projets, qui paraîtrons dans la seconde partie de 2018 et en 2019.

Cela ne veut pas dire que j’arrête les publications de « Photographistoires », mais simplement que le rythme risque d’être un petit peu plus syncopé d’ici à la fin du mois d’août.

En attendant, n’hésitez pas à vous balader sur les anciens articles du blog et surtout à en parler autour de vous…

Aucun auteur « indépendant » ne peut survivre sans le bouche à oreille, les partages sur Facebook, les commentaires sur Amazon, etc…

Pour rappel, vous pouvez toujours découvrir

35 MM : ICI

La Matrice des Ténèbres : ICI

Virtual World 2.0 : ICI

L’Equerre et la Croix : ICI

 

Photographistoire (6)

Depuis plusieurs mois, Marc Bailly explore la photographie sous tous les angles. M’est venu l’idée d’écrire, chaque semaine, un texte court, brut, quasi sans réécriture à partir d’une photographie qu’il me soumet, choisie dans sa vaste collection. Texte en prose, poésie, aphorisme, délire… Je ne sais ce que m’inspireront ces clichés. Je partage donc cette expérience créative avec vous. N’hésitez pas en faire l’écho… Et à poster vos réactions.

Photo_6

Les Dents de la Meuse

 

À chacun de mes passages, au long du chemin de halage, je fixais la vieille embarcation avec un demi-sourire. « Les Dents de la Meuse ». Le jeu de mots était à la fois facile et… drôle. La première fois que je l’avais vue, je me traînais au petit trot, en pleine rééducation. Une sale histoire avec une bande de faux terroristes dans les entrailles d’un tunnel liégeois. Ma jambe avait été brisée en sept morceaux, mais les chirurgiens de l’hôpital universitaire étaient parvenus à reconstituer le puzzle. Retrouver ma condition physique par contre, c’était mon boulot. Salle de physio, machines, tapis, poids, vélo statique… Pour enfin essayer un peu de jogging au grand air.

Le bateau attendait donc sagement contre le quai depuis plusieurs mois déjà lorsque j’aperçus, un soir de juillet, un homme assis dans un vieux fauteuil pliant, les bottes appuyées sur le plat-bord. Je ralentis ma course en arrivant à sa hauteur.

– Bonsoir…

–  ‘jour.

Il ressemblait au croisement entre un agriculteur des plaines de la Hesbaye et un vieux pêcheur des bords de l’Escaut. Drôle de mélange, je vous l’accorde. Salopette de travail, mais casquette de marin, botte de caoutchouc vert, mais ciré jaune, joues rouges, mais peau marquée de profondes rides creusées par l’air du grand large.

– C’est le vôtre ?

– Oui.

– Amateur de cinéma ?

Il tourna légèrement le regard dans ma direction.

– Je devrais ?

– Les dents de la Meuse ?

– Vous trouvez ça drôle, je suppose ? Comme les autres ?

– Ce n’est pas le but ?

Il secoua lentement la tête. Il poussa un profond soupir, avant de commencer à parler d’une voix forte, ponctuée de moult mouvements de bras, de claquements de langues et de chuintements de lèvres.

– Vous voyez les fumées, là ?

Je regardais dans la direction indiquée. Oui. Au-delà du méandre de la Meuse, les hautes cheminées de la centrale nucléaire de Tihange crachaient leurs panaches de fumée.

– C’est là que tout a commencé. C’est en 1975, lorsqu’ils ont lancé le premier réacteur. Les premiers rejets dans le fleuve. Ils ont prétendu qu’il s’agissait d’eau chaude. Juste de l’eau chaude. Mon œil !

D’un geste brusque, le vieux marin-fermier saisit une sacoche posée à ses côtés. Il fit tinter la vieille boucle de la fermeture, ouvrit le rabat de cuir usé et sortit une farde cartonnée, qu’il posa sur ses genoux. Il commença à feuilleter l’épais volume. Rangées dans des chemises de plastique transparentes, je vis défiler des articles de journaux.

– Là ! Regardez !

De toute évidence, il était très heureux d’avoir un public. Je me penchais, pour mieux voir. Un article de la presse locale évoquait la disparition de plusieurs animaux de compagnie. Le genre « sujet d’été », qui occupe les colonnes des gazettes locales lorsque le club de foot du coin est en trêve estivale. Rien de bien palpitant.

– Il a commencé par de petits animaux… Mais là !

Il tourna deux autres pages. Un article un peu plus important décrivait par le menu, le calvaire de trois chevaux, retrouvés dépecés, dans un champ situé en bord de Meuse. Les images, en noir et blanc, étaient plutôt explicites. Le trio d’équidés portait les mêmes stigmates, de larges morceaux de viande manquaient à leur flanc. Pour deux d’entre eux, les pattes avaient laissé place à des moignons sanglants.

– Vous pensez que c’est le travail d’un équarrisseur du dimanche ? D’un amateur de viande chevaline ? C’est lui !

– Lui ?

– Le Saurien.

Dans un geste triomphal, le marin-fermier déplia une page, d’un quotidien liégeois, au grand format aujourd’hui oublié. L’article décrivait par le menu, un accident spectaculaire, survenu lors des travaux de transformations des berges de la Meuse, à quelques kilomètres en amont de la centrale nucléaire. En fin de nuit, les véhicules d’un cirque s’étaient engagés en convoi au fil d’une artère sans issue. Sans doute fatigués par des heures de voyages, les chauffeurs des trois premiers camions n’avaient pu éviter la catastrophe. Ils avaient plongé dans les eaux du fleuve. Deux chauffeurs avaient perdu la vie, le troisième s’en était sorti par miracle. La photographie noir et blanc illustrant l’article montrait une grue retirant l’un des camions des eaux sombres.

– Voilà, me lança mon compagnon du soir. Voilà d’où il est venu !

Sur les flancs du véhicule suspendu au câble de remorquage, une pancarte — que j’imaginais dans les tons de rouge et de vert — proclamait « Le Monde Terrifiant des Reptiles ! Des serpents, des iguanes, la plus vieille tortue du monde et… Krakos, le cruel crocodile ! ».

– Vous pensez qu’il y a un crocodile dans la Meuse ?

J’avoue que ma question était teintée d’un léger sourire.

Nouveau geste de la main. Nouvelle chemise de plastique.

– Tiens gamin ! Regarde !

J’examinais ce qui ressemblait à une lame de couteau en ivoire, taillée en pointe, longue d’une trentaine de… Une dent. Il ne s’agissait pas d’une lame, ou d’un objet taillé par un être humain, mais d’une dent. D’une taille peu commune. Bien entendu, il pouvait toujours s’agir d’un faux, d’une mascarade. Dans la pochette suivante, deux écailles vert sombre, aussi grandes qu’une main d’adulte, reposaient entre deux feuilles de papier bulle.

– Je les ai arrachées moi-même. La seule fois où je suis parvenu à enfoncer mon harpon dans le dos de ce salopard. C’était un soir d’août. Il faisait sombre et nuageux. Je l’avais appâté avec un morceau de bidoche… Si ma femme avait su que j’m’étais acheté ce gigot pour lui trouer la peau à ce bestiau… Dieu ait son âme, mais elle en aurait chié une pendule. Ou peut-être pas, finalement. Je pense que là où elle est, elle espère toujours que je finirais par l’avoir, c’te monstre.

De toute évidence la créature dotée d’écailles de cette taille méritait, à tout le moins, le nom de « monstre ». Je n’étais ni zoologiste, ni spécialiste des reptiles, mais une écaille grande comme une main d’homme évoquait une bête aux dimensions impressionnantes.

– C’est la centrale, continuait mon interlocuteur. Avec leurs saloperies… Ils ne balancent pas que de l’eau chaude, c’est moi qui vous le dis. Alors… La bête a grandi. Et elle est là. Elle attend.

Le marin-fermier referma son classeur, lentement, avec respect. Sur la couverture, je remarquais le portrait d’un jeune garçon. Une quinzaine d’années. La coupe de cheveux démodée. Un sourire un peu forcé. Le décor coloré, le cadrage ultra classique d’une photo de classe. La main du chasseur de monstre caressait distraitement la surface glacée du cliché.

– Il rentrait de l’école. C’était un mardi. En février. Je lui avais déjà dit de ne pas couper par le chemin de halage. Vous savez comment sont les gamins. Il riait souvent quand je lui parlais de la Centrale. Et du Saurien. Ce soir-là… Je sais que c’est lui. Il me l’a pris. On n’a jamais retrouvé son corps. La police a prétendu qu’il avait été emporté par la courant. Ou par un prédateur de passage. Le courant… Je connais le coin comme ma poche. Quand quelqu’un se balance dans la Meuse, on retrouve toujours son corps au Barrage, où contre les portes de l’Écluse. Sauf si la bête s’en occupe. Ma femme n’a pas survécu. Ils ont parlé de cancer, de maladie fulgurante. Mon œil. C’est de sa faute à lui. Encore et toujours lui. Il est là. Quelque part.

Il glissa son classeur dans la sacoche en cuir. Il replia son fauteuil. D’un geste vif, il monta à bord des « Dents de la Meuse ». Il détacha les amarres. Sans dire un mot de plus, il disparut dans le poste de pilotage. Le moteur gronda. Les deux hélices brassèrent l’eau noire. Le bateau s’éloigna lentement du quai.

Je restais là, à regarder l’embarcation filer en direction de la Centrale. J’attendis jusqu’à ce qu’elle disparaisse au-delà du méandre du fleuve, avant de reprendre ma course vers l’amont.

 

FIN

 

Photographistoire (5)

Depuis plusieurs mois, Marc Bailly explore la photographie sous tous les angles. M’est venu l’idée d’écrire, chaque semaine, un texte court, brut, quasi sans réécriture à partir d’une photographie qu’il me soumet, choisie dans sa vaste collection. Texte en prose, poésie, aphorisme, délire… Je ne sais ce que m’inspireront ces clichés. Je partage donc cette expérience créative avec vous. N’hésitez pas en faire l’écho… Et à poster vos réactions.

Photo 5

L’arbre dans la vallée

Il était une fois… Il était une fois, au creux d’une vallée dessinée par les méandres d’une large rivière, un arbre. Pas n’importe quel arbre. Un petit arbre. Plus petit et moins touffu que tous les autres grands arbres qui décoraient les berges de la rivière. Il était une fois une fois un petit arbre. Aux grandes ambitions. Lorsque les grands arbres qui l’entouraient bruissaient des mille conversations de leurs feuilles caressées par le vent, le petit arbre chuchotait ces quelques mots : « Un jour j’irai là-bas ». Un jour que le petit arbre chuchotait, il sentit les petites pattes griffues d’un écureuil pianoter sur l’épaisseur de son écorce.

– Qu’est-ce que tu racontes ? lui demanda l’écureuil, une fois installé au creux d’une branche.

– Un jour j’irais là-bas, bruissa le petit arbre.

– Où ça ?

– Là-bas. Tout là-haut. Dans la cour du château.

L’écureuil regarda dans toutes les directions. Effectivement, tout là-haut, entre les cimes des autres arbres, ceux qui s’étaient accrochés aux flancs de la vallée avec force et courage, l’écureuil aperçu les courbes d’une tour, la pointe d’un toit, le reflet d’une fenêtre.

– Là bas ? répéta l’écureuil ? Là-haut ?

– Oui. Un jour j’irai.

– Mais tu as des racines qui s’enfoncent dans le sol ! Tu n’as pas de pieds ! Tu ne peux pas bouger ! Tu es un arbre !

L’écureuil rit. Rit. Et rit encore. Il faillit basculer au pied de l’arbre. Et lorsqu’il parvint enfin à retrouver son souffle, il partit comme une balle de chasseur en directeur des autres arbres de la berge. En moins de temps qu’il faut pour réunir une réserve de noisettes, il avait raconté l’histoire à tous ceux qui voulaient l’entendre. Un petit arbre du bord de la rivière rêvait de grimper là-haut, dans la cour du château !

Les grands arbres, les animaux, les insectes, les plantes… Toutes et tous se mirent à bruisser du même éclat de rire.

Pourtant les feuilles du petit arbre bruissaient encore et toujours des mêmes mots :

– Un jour j’irai là-bas.

Un jour un orage d’une violence inouïe s’abattit sur les berges de la rivière. Un vent puissant se leva, annonçant une cavalcade de noirs nuages, puis la pluie se mit à tomber alors que des éclairs fouettaient les cieux sans répit. Des vagues, des creux, de l’écume, tourneboulaient comme jamais la surface de la rivière.

Les arbres, les animaux, les insectes, les plantes étaient secoués dans toutes les directions.

Des feuilles virevoltaient et disparaissaient dans les replis de gros cumulus.

Soudain, un éclair déchira l’éther, bondit d’une berge à l’autre avant de frapper le petit arbre. Son tronc se fendit en deux parties, des étincelles jaillirent dans toutes les directions, une odeur de bois brûlé envahit l’air. Il n’était plus qu’un moignon noirci. Une épave végétale abandonnée aux éléments.

Le vent pourtant, lui joua encore un tour dont il avait le secret.

La moitié de son tronc, plutôt que de s’écraser dans les flots fût aspirée vers les sommets. Portée au-delà de la cime des plus grands arbres. Il virevolta, manqua à plusieurs reprises de s’emberlificoter dans la canopée, mais finit par jaillir par-dessus la falaise abrupte qui embrassait la vallée. Par-dessus le plateau rocheux sur laquelle était bâti le château.

Le demi-tronc d’arbre roula sous l’averse. Rebondit au milieu de la cour carrée et finit sa course dans un coin. Là, sous la pluie battante, les fibres du petit arbre parvinrent à s’accrocher dans les interstices de la muraille, depuis longtemps remplie de terre et de mousse.

Tout en bas, au bord de la rivière, les grands arbres bruissèrent longtemps encore de l’histoire du Grand Orage et de l’éclair qui s’était abattu sur le Petit Arbre.

Sans savoir qu’au cœur du cataclysme, un souhait impossible s’était vu réalisé.

 

FIN